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lundi 10 août 2015

Ma rencontre avec le père du tenkara moderne

Après avoir quitté Yamano-san je me rendais à Kyoto que je visiterai en partie sous des orages ce qui n'enlève rien à l'intérêt de l'ancienne capitale. Pour visiter la ville au sec et tranquillement je faisais donc les visites des sites qui m'intéressaient tôt le matin et tard dans la soirée après la fin de la pluie. La saison des pluies a été plus longue que d'habitude cette année et il a fallu composer avec les aléas météorologiques pendant ce séjour. J'avais la chance d'avoir un pied à terre à proximité immédiate des sites les plus intéressants donc je n'allais pas laisser la pluie m'arrêter. 


Après deux jours consacrés à la visite de la ville et à faire connaissance avec quelques uns de ses habitants je rejoignai Hashimoto Yoshiaki, un membre du Harima tenkara club sur le quai de la minuscule gare de Toji-in.


Après quelques minutes en voiture nous arrivions dans un quartier résidentiel où nous attendait une personne que j'allai enfin avoir l'opportunité de rencontrer grâce mon ami Eiji Yamakawa qui le connaît depuis de nombreuses années: Hiromichi Fuji.
Fuji-sensei nous invita à le suivre dans son atelier où nous commencerons par faire connaissance en buvant un excellent café noir. Je fus d'ailleurs un peu surpris qu'on me propose du café. La conversation était chaleureuse, décontractée et très naturelle car Fuji-sensei est la gentillesse faite homme. 


Comme nous discutions des lignes qu'il fabrique encore aujourd'hui pour Nissin je lui fis remarquer que ses lignes, comparées à toutes celles que j'ai essayé jusqu'à présent, étaient les seules qui me semblaient se différencier les unes des autres, les seules lignes dont on puisse dire qu'elles ont une action. Fuji-sensei me demanda si ça m'intéresserait de le voir fabriquer quelques lignes et d'avoir ses explications à chaque étape du processus, cela serait bien plus intéressant qu'un long et ennuyeux exposé théorique. J'acceptais évidemment volontiers! 

Tout d'abord la machine utilisée par Fuji-sensei est unique, elle ne ressemble à aucune machine à faire des lignes de tenkara existante ailleurs, et cela pour une raison simple: il l'a conçu lui-même. 


Avec les explications claires du maître j'apprenais sa façon de faire des lignes de tenkara qui puissent avoir des actions différentes. Je ne décrirai pas ici ce procédé en détail car ce n'est pas à moi de le faire mais à Fuji-sensei qui le moment venu, si il le décide, fera le nécessaire pour que son savoir faire soit transmis. J'ai en tout cas compris grâce à lui comment il avait mis au point un panel de lignes qui soient parfaitement compatible avec le sutebari, des lignes faites pour des lancers délicats quelque soit la longueur de la ligne utilisée. 
Après avoir fabriqué deux lignes Fuji-sensei nous proposa de les essayer, proposition que nous acceptions évidemment. Nous avions prévu d'aller à la pêche ensemble le lendemain de cette rencontre mais malheureusement Fuji-sensei se cassa le poignet lors d'une sortie de pêche quelques jours avant mon arrivée au Japon. Ce fût un grand moment évidemment de voir le père du tenkara moderne lancer de sa façon si particulière devant moi et de recevoir ses conseils. Fuji-sensei n'est pas seulement un excellent fabricant de lignes, un designer de cannes qui a fait évoluer le tenkara, c'est aussi un excellent pédagogue qui sait se faire comprendre malgré la barrière de la langue. La photo ci-dessous est le parfait exemple d'un lancer raté avec la projection de l'avant bras qui a pour inévitable résultat une ligne qui ne permet pas le déploiement correct du bas de ligne et dont la pointe percute la surface de l'eau. 


Fuji-sensei me demande d'abord de reproduire ce mauvais lancer puis me montra la bonne façon de lancer c'est à dire en limitant le fouetté de la canne et ne projetant pas le bras et là je compris immédiatement pourquoi ces lignes étaient vraiment uniques. Que sa ligne fasse 3,60 mètres ou 5 elle se déploie aussi délicatement, il n'a nulle besoin de manipuler sa canne différemment pour obtenir ce résultat. Ces lignes sont le résultat de plusieurs décennies d'amélioration, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elles soient les meilleures qu'on puisse utiliser.
C'était un moment mémorable de le voir lancer de sa façon si particulière mais parfaitement adapté à sa technique. Moi-même et Yoshiaki-san prenions le relais sous l'oeil avisé du maître. Nous fûmes interrompus par la pluie qui redoublait et décidions de rentrer. 


De retour dans l'atelier la conversation reprit et nous arrivions rapidement sur le montage de kebari. Fuji-sensei n'est pas seulement un designer de cannes, un fabricant de lignes d'une qualité rare il est aussi un excellent monteur de mouches qui aujourd'hui encore monte lui-même toutes les kebari vendues par Nissin.  


Fuji-sensei fût le premier à passer derrière l'étau, inutile de vous dire qu'on sait immédiatement qu'on a affaire à un monteur très expérimenté. Le montage d'une kebari est très rapide mais c'est le fruit d'une économie de gestes. Hashimoto-san et moi-même prendront ensuite place derrière l'étau du maître et après chacun des trois modèles différents dont nous avons monté un exemplaire chacun nous discuterons de l'utilisation que nous pouvions en faire.


Quand ce fût mon tour de m'installer derrière l'étau du maître je constatai que celui-ci était fixé sur la table dans une position très basse mais une fois que je commençai à monter la première kebari je compris que cette position qui ne laisse que peu d'espace sous l'étau est un bon point pour éviter tous les gestes inutiles.


Nous passerons ainsi une partie de l'après-midi à monter des kebari à tour de rôle en partageant nos points de vue sur l'évolution des kebari à travers les décennies, les techniques de sasoi et bien d'autres sujets ayant trait à notre passion. C'est toujours enrichissant de rencontrer des pêcheurs très expérimentés qui ont su rester simples et fidèles à eux-mêmes. C'est d'ailleurs à cela qu'on reconnait les vrais grands. Vers dix neuf heures nous quittions l'atelier de Fuji-sensei pour nous rendre dans un restaurant du quartier où nous continuerons la conversation autour d'une table. 
Je ne remercierai jamais assez Fuji-sensei de m'avoir accueilli chez lui et d'avoir eu la gentillesse de partager avec moi ses connaissances.